M. Jean Clottes
Conservateur Général du Patrimoine

- Qu'est-ce pour vous, la Préhistoire ?
C'est tout d'abord pour moi, une interrogation et une voie de recherche. Je me suis beaucoup intéressé à la période magdalénienne et à son art et il y a des périodes qui m'intéressent plus que d'autres, comme celle de l'arrivée en Europe d'Homo Sapiens, (c'est à dire, nous !) à partir de - 40 000 ans, sur les territoires déjà habités par l'homme de Neandertal. Ces gens du Paléolithique supérieur, les Aurignaciens, puis les Gravettiens, les Solutréens et enfin les Magdaléniens, possédaient une culture très riche et complexe. Ils pratiquaient l'art pariétal dans les cavernes et abris, mais aussi l'art mobilier. On découvre, en fouillant leurs sites, des objets ornés de toutes sortes, en pierre, en bois de renne et en os.
- Justement, l'homme de Neandertal, qu'en pensez-vous ?
Je crois qu'il était fondamentalement différent de nous. C'était peut être un cousin mais pas un frère. Tout d'abord, nous n'avons encore retrouvé aucune trace de son art, s'il en avait un, ce dont je doute, même si nous savons qu'il enterrait ses morts. Sans nul doute, Homo Sapiens Sapiens était une espèce mieux adaptée et c'est elle, du reste, qui a survécu. Cependant, je pense qu'il y a dû forcément y avoir des relations entre les Néandertaliens et les Homo Sapiens Sapiens, c'est à dire les Cro-Magnons, mais rien ne prouve à l'heure actuelle, qu'il y ait eu des descendants de ces rencontres
- Pensez-vous qu'Homo Sapiens soit en partie responsable de la disparition de Neandertal ?
C'est bien possible mais il ne l'a certainement pas massacré ou bien nous aurions retrouvé des traces de ce génocide. Mais il ne l'a peut être pas aidé non plus et a contribué en partie, d'une manière ou d'une autre, à son extinction. Lorsque deux espèces voisines sont en concurrence dans un même biotope, la mieux adaptée est la seule qui survit au bout d'un certain nombre de millénaires. Ce qui est vrai pour les animaux a dû aussi l'être pour les humains.
- Vous avez voyagé à travers le monde et vous êtes un spécialiste de l'art rupestre. Pourquoi dans le Paléolithique supérieur, à votre avis, y a-t-il si peu de représentations humaines, pas de végétaux, ni de soleil, de lune ou d'étoiles ?
C'est sans aucun doute un choix. Pendant les temps glaciaires, ceux que j'étudie, les hommes vivaient dans un cadre religieux qui s'étendait de l'Espagne jusqu'à l'Oural. Il est vrai que les représentations humaines sont plus frustes que celles des animaux, mais elles existent quand même. Il s'agit fréquemment de représentations composites où le personnage représenté est à la fois un homme et un animal : homme/bison comme à la grotte des Trois Frères, homme/oiseau comme à Lascaux, homme/phoque comme à Cosquer etc. Quant aux thèmes représentés, il s'agissait bien de choix et non pas de " photographies " du paysage. Les sujets figurés étaient ceux qui jouaient un rôle dans leurs croyances et leurs mythes. S'agissant de grands chasseurs, il n'est guère étonnant que ce soient les animaux qui dominent largement.
Mais il est bien possible que d'autres éléments soient représentés sous une forme que nous ne savons pas reconnaître de nos jours. Comme en Australie par exemple, où à notre époque, la pluie et les éclairs sont représentés sous forme de petits points noirs autour du visage d'un esprit, le Wandjina, censé avoir le pouvoir de faire venir la pluie. On peut penser également que ces éléments (lune, soleil, étoiles ) n'avaient peut être pas un rôle particulier ou un rôle moindre dans cette religion des premiers âges et qu'ils n'ont donc pas été symbolisés.
- Comment expliquez-vous que certaines grottes ont été souvent visitées et d'autres très peu ?
Il faut souligner d'abord qu'il y en a peu à avoir été très visitées. Cela sans doute à cause de problèmes d'accessibilité, mais je pense aussi que la très grande majorité des cérémonies avaient lieu à l'extérieur et que l'intérieur des grottes était réservé à des rites particuliers. Prenez Chauvet, par exemple, nous savons que c'est une grotte qui a été peu visitée durant la période préhistorique. D'ailleurs, on ne retrouve en général presque pas de matériel archéologique dans les cavités ornées. De toute évidence, elles ont été peu fréquentées ou simplement sur des périodes de temps assez courtes, quelques générations par exemple. Mais rien ne dit non plus qu'il n'y a pas eu des pèlerinages ou des endroits plus sacrés que d'autres, des sites où un chamane particulièrement doué attirait les foules
- Quelles sont les grandes constantes que vous avez remarquées à travers le monde ?
Il y a effectivement des représentations universelles comme les mains négatives que l'on retrouve sur tous les continents. Il y a aussi la cupule. A la base, nous pensons qu'il s'agit là d'une représentation de la féminité. Dans le Nord de la Californie, on trouve des roches couvertes de cupules qui servaient pour les femmes qui désiraient avoir des enfants. Nous notons aussi des signes géométriques dont la signification nous échappe. Enfin, il est vrai que les animaux et les humains sont des représentations privilégiées par rapport au monde qui nous entoure, à la végétation et l'environnement naturel.
- Quelle place ont les représentations d'animaux fantastiques dans le chamanisme et pourquoi n'en retrouvons-nous pas dans toutes les grottes ?
Ces animaux composites et fantastiques correspondent très bien à une culture d'ordre chamanique. Car bien que le chamanisme soit un type de religion, il y en a de très différentes variétés, selon les lieux et les différents peuples qui le pratiquent. Mais à sa base, il y a toujours cette conception de " mondes fluides ". C'est à dire qu'on croit à la possibilité de passer facilement d'un monde à un autre et vice versa. Dans les cultures de type chamanique, il peut y avoir des mondes superposés mais aussi parallèles. Le chamane peut passer dans le monde des esprits mais des esprits, contrôlés par le chamane, peuvent aussi passer dans notre monde et venir à lui (ou à elle). Ainsi, ce dernier est souvent représenté avec les caractéristiques d'un homme et d'un animal. On n'en retrouve pas dans toutes les grottes parce que la (ou les) religion (s) paléolithiques n'étaient de toute évidence pas aussi formalisées que celles des temps modernes. Les représentations étaient réalisées sans doute en fonction de critères multiples : les croyances et l'importance accordée à tel ou tel sujet, le rôle de la caverne elle-même qui pouvait varier et connaître des spécialités, l'époque de l'année où les peintures et gravures étaient réalisées et leurs buts précis.
En outre, cela dépendait également des groupes, de variables géographiques et chronologiques. Voyez comme la religion catholique est différemment pratiquée en France et en Espagne, avec une importance beaucoup plus affirmée de la Vierge dans ce dernier pays, alors que nous vivons actuellement dans un monde de communications rapides telles que nous n'en avons jamais connu auparavant et que nous avons une très longue frontière commune avec la péninsule ibérique. Nous pouvons très bien imaginer qu'aux temps préhistoriques, les pratiques d'une même religion ont eu des différences selon les époques, les lieux et les groupes.
- A votre avis, que nous reste-t-il à travers les siècles de la Préhistoire ?
Nous avons quand même perdu un maximum. Mais ce qu'il en reste d'essentiel à mon sens, ce sont les croyances religieuses : qu'il existe un monde de l'au-delà par exemple. Cette idée là est aussi vieille que l'humanité ! Je pense que la spiritualité et la religion découlent à la fois des rêves mais aussi des transes qui sont des rêves éveillés ou des hallucinations. Contrairement aux animaux qui rêvent aussi, nous les humains, nous en avons conscience, nous les interprétons, nous les utilisons, nous nous posons des questions par rapport à ceux-ci. Les chamanes travaillent beaucoup sur la transe et plus ils la pratiquent, plus ils y accèdent facilement. Toutes les religions du reste, comportent des éléments de chamanisme : les mystiques qui ont des visions par exemple. Toutes sortes de méthodes peuvent provoquer la transe : l'abstinence sexuelle, le jeûne, l'absorption de drogues, la concentration, les sons lancinants et répétés d'un tambour etc. Toutefois, on ne parle de religion de type chamanique que lorsque ces pratiques sont institutionnelles et non pas exceptionnelles.
- On parle souvent de culte de la fertilité, de la maternité en Préhistoire à travers l'interprétation des Vénus. Qu'en pensez-vous ?
Il
faut d'abord remarquer qu'il y a peu de représentations de femmes enceintes.
La vénus de Willendorf fait plus penser à une femme âgée
et ménopausée. A part la Vénus de Montpazier que j'ai publiée
et qui présente la vulve dilatée d'une femme prête à
accoucher, je n'en vois pas d'autres à ma connaissance.
En ce qui
concerne la fertilité, je pense que, pour les cultures de chasseurs-cueilleurs,
celle-ci a toujours représenté un problème et que des méthodes
de contraception ont sans doute été utilisées dans des temps
très anciens afin de contrôler les naissances. Un nombre trop important
de naissances ne pouvait représenter qu'une menace pour la survie d'un
groupe. Ils devaient rester en petits groupes d'individus pour survivre dans un
milieu donné.
Il existe aussi de très rares représentations
d'actes sexuels chez les animaux comme chez l'homme. Et ce n'est pas du tout évident
qu'ils aient fait systématiquement la relation entre la sexualité
et la maternité
Cependant, je crois que la femme devait sans
doute avoir un statut important, comme c'est toujours le cas dans les cultures
de chasseurs-collecteurs.
- Vous revenez d'Inde et du Mexique. Quels sont vos projets pour l'année à venir ?
Oui, je voyage beaucoup. Je travaille actuellement sur la grotte Cosquer et un livre est sous presse. Je continue bien entendu mes travaux sur la grotte Chauvet. Là aussi, un livre est prévu, sur les félins. Ces livres sont en collaboration avec des collègues, Jean Courtin et Luc Vanrell pour celui sur Cosquer, Marc Azéma pour celui sur Chauvet.
- Avez-vous un souhait à formuler ? Ou un message à transmettre à vos lecteurs, aux passionnés de Préhistoire, aux scientifiques ?
Le souhait que j'aimerais formuler est de garder l'esprit ouvert, de ne pas se figer sur quelque schéma explicatif que ce soit, et encore moins de se fermer à toute explication potentielle, sous le prétexte fallacieux d'une prétendue rigueur scientifique. Pour mieux comprendre la réalité complexe à laquelle nous sommes confrontés, des méthodes scientifiques existent et la rigueur est bien entendu indispensable. Etre rigoureux ne signifie cependant pas se contenter de décrire, de mesurer et de compter, mais d'appliquer au domaine des croyances et de l'art les méthodes scientifiques des sciences humaines afin d'en approcher les causes.
(avril 2005)
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