INTERVIEW de Mme Yvette TABORIN

Professeur Honoraire de l'Université de Paris 1


- Qu'est-ce pour vous, la Préhistoire ?


Un moyen de comprendre la société actuelle. Elle comble ma curiosité de m'expliquer les comportements des hommes en égard aux contraintes qui pèsent sur eux ; ce qui est acquis depuis 35 000 ans et ce qui équilibre les tensions entre individus.


- Pouvez-vous nous évoquer brièvement votre parcours professionnel et ce qui vous a encouragé à vous intéresser plus particulièrement à la parure préhistorique ?


Dans le Droit Civil et Commercial, j'ai désiré étudier ce dont la société a besoin pour fonctionner presque harmonieusement, du moins en fonction d'objectifs variables. Le Droit Romain est une merveille de minutie pour atteindre son but d'organisation interclasses.
Mais l'Ethnologie était nécessaire pour connaître les variétés des réponses à des problèmes identiques ou presque.
Or, c'est André Leroi-Gourhan qui m'enseignait l'Ethnologie. Ses cours de Préhistoire étaient fameux et donc, je suis allée les suivre. J'ai participé aux chantiers de fouilles. A ce moment, j'ai choisi la Préhistoire.
La parure préhistorique était l'un des rares accès à l'individu préhistorique. Comme en Ethnologie, la parure révèle la personne et sa société.


- Quelle est votre période préférée de la Préhistoire ? Et pourquoi ?


Oui, ma période préférée est le Paléolithique Supérieur et européen. C'est la période qui a laissé le plus de documents donc, la plus chargée de résultats possibles.

 

- Votre ouvrage " LANGAGE SANS PAROLE " sur la parure préhistorique est un véritable bijou et cela n'est pas un euphémisme. Pouvez-vous nous faire partager une anecdote ou un souvenir qui vous a particulièrement marqué durant vos recherches pour l'écriture de ce livre?


Peu à peu, ce livre a fait surgir une idée qui était encore confuse chez moi. Le poids des contraintes, même sociales, était dans certains groupes, à certaines époques ignorées. La parure pouvait avoir alors des aspects originaux. Qui portait ces bijoux anormaux ? Comment étaient-ils perçus par les autres qui s'ornaient des parures traditionnelles ?
J'avais l'impression de voir surgir les vraies différences. Mais quelles différences ?


- Vous qui avez eu l'immense chance d'examiner de près ces parures préhistoriques, de les toucher, de les tenir dans vos mains, quel sentiment cela vous a-t-il procuré ?


Je vais vous décevoir mais l'objet ne m'impressionne que lorsqu'il révèle un superbe savoir-faire ou au contraire, une réelle maladresse. Il me dit l'artisan et ses problèmes. Oui, j'aime retrouver ses gestes, ses erreurs, ses tentatives de rectification.

 

- Quelle est votre hypothèse personnelle en ce qui concerne les croches de cerf qui ont parfois été reproduites par les Préhistoriques en ivoire de mammouth ? Et en général, votre idée sur le choix de certaines dents ou coquillages au détriment d'autres ? Pouvez-vous nous parler aussi de cette symbolique, de ce code, de cette transmission d'un groupe à un autre de la parure ?


C'est une évidence que certaines formes, certains objets ont été fabriqués par les Aurignaciens il y a 30 000 ans et sont encore présents dans la parure du XIX et XX siècles, dans nos sociétés contemporaines.
Il est audacieux, voire un peu délirant de penser qu'une croche de cerf de 30 000 ans ait la même signification qu'une breloque de montre de nos grands-pères !
De même, qu'une source romaine était enrichie de sens que n'ont plus nos fontaines.
Je veux dire que certaines formes (le plano convexe ou la courbe), que certains objets (croches, canines de renard, cyprées…) ont été investis dès 30 000 ans d'un sens qui était nécessaire à la société. Les sens/significations changent au gré des idées, religions, valeurs, mais les objets restent les mêmes. Pourquoi ? Parce qu'ils sont des auxiliaires de l'esprit humain.


- Vous évoquez la possibilité de parures pour tous les jours et de parures exclusivement réservées à des cultes sacrés. Pensez-vous par exemple qu'une rondelle gravée pouvait être à la fois une parure sacrée et une parure ordinaire selon ce qui était ou non gravé dessus ou bien que les objets sacrés et les parures quotidiennes se différenciaient de manière plus exhaustive? Et pouvez-vous nous parler plus particulièrement de cette forme plano convexe qui traverse les distances, les cultures et le temps ?


Je cherche à m'expliquer la présence d'objets prestigieux, faits avec un brio, une minutie, une connaissance des mythes, type les rondelles perforées, les contours de têtes animales découpées, certaines grandes pendeloques, des perles savamment équilibrées… Chaque fois la production paraît locale, peu abondante, très peu copiée par les groupes voisins. Tout nous inciterait à y trouver des caractéristiques de parure d'une élite religieuse ou intellectuelle.
Par ailleurs, l'énorme masse de dents animales perforées, les coquillages percés sont présents dans ces mêmes groupes comme dans les autres.
Je me méfie des explications trop faciles, mais il existe des armes de grandes qualités : sagaies, harpons, propulseurs… et des armes quelconques. Il serait intéressant de rapprocher ces deux ensembles, parures et armes.

 

- Il a parfois été évoqué que des baguettes gravées auraient pu être en quelque sorte des manuels pratiques pour échanger des méthodes ou des activités spécifiques (je pense en particulier à celle de Teyjat et du phoque dépecé par exemple) Que pensez-vous de cette possibilité ?


Je n'ai pas eu de confidences magdaléniennes ! J'ai, pour ce qu'on appelle le décor sur objet, l'impression, avec précaution, que certaines baguettes, pendeloques qui offraient des surfaces plates, faciles à graver, sont des objets apparentés à l'art des grottes, avec un peu plus de liberté que dans les panneaux très structurés des cavernes.
Quant à échanger des méthodes, est-ce possible ? Ces objets sont originaux. Le travail sur os ou ivoire était sans doute appris auprès d'un maître. Le génie personnel n'est pas écarté.

 

- Pensez-vous que femmes, hommes et enfants portaient les mêmes parures ou que certaines appartiennent plus à un sexe ou à un autre, à un âge de la vie ou à un autre ou bien qu'il s'agissait de se différencier grâce à la parure selon son statut social, son appartenance à un clan etc. ?


Les sépultures sont très rares, tellement qu'il n'est pas possible de vérifier quelle est la signification de la parure autrement que d'une façon très générale. En particulier qui portait les parures prestigieuses ?


- Que vous inspirent personnellement ce que nous nommons (fort mal à mon avis) les Vénus préhistoriques ? Et l'absence de statuettes masculines si ce n'est quelques phallus ou anthropomorphes sexués ?


Les " Vénus " sont à la fois les statuettes de femmes en ivoire ou pierre tendre et les femmes gravées sur les parois. Il y a beaucoup plus de Vénus dans les régions où il n'y a pas de grottes ornées (Ukraine, Russie…) et de Vénus gravées sur plaquettes (Rhénanie…)
Je peux croire que la mythologie portait une forte coloration féminine ; mais pas femme mère. Aucune mère à l'enfant. Plutôt femme sexe.
La présence de la femme est fluctuante ; beaucoup à l'époque dite Gravettienne (25 000 en gros)
Puis, les symboles féminins, triangles, vulves… dominaient dans les grottes.
Nous ne sommes pas bien informés sur la présence tellement rare des phallus parce qu'ils peuvent être symbolisés par un trait, deux traits, que nous n'avons pas repérés.


- Avez-vous un message particulier pour nos lecteurs ? Une idée, une pensée, une requête… à nous communiquer ?


Attention à l'imagination. Il faut des récurrences, des faits qui se répètent pour acquérir quelque sûreté. Par ailleurs, nous n'avons que des bribes, des miettes de la vie préhistorique.
Ne pas construire des théories, des certitudes, être toujours prêts à changer de cap !

 

Mai 2008

 

A lire "Langage sans parole" de l'auteur. Voir rubrique Ouvrages Scientifiques.