INTERVIEW de Mme Edmée LADIER


Conservateur en Chef du Patrimoine

Directrice du Muséum d'Histoire Naturelle de Montauban


- Qu'est-ce pour vous, la Préhistoire ?

Platement, je répondrai qu'il s'agit de l'Histoire avant l'écriture. Mais la Préhistoire, c'est bien plus que cela : c'est une période extrêmement longue pendant laquelle se sont développées diverses espèces humaines et il ne nous en reste que des témoignages indirects. Pour un Préhistorien, cela est très frustrant de tenter de reconstituer la richesse de ces époques à l'aide de bribes qui ne nous en disent pas assez pour déterminer exactement quelle était la vie sociale des différents groupes par exemple.

- Mais n'est-ce pas ces mystères justement, qui rendent la Préhistoire tout à fait passionnante ?

Le problème est que l'on veut toujours en savoir plus ! Cela dit, il ne faut tout de même pas se laisser aller à un certain romantisme car nous devons rester conscients que la vie en ces temps-là devait être très dure. Certes, les humains de ces époques étaient parfaitement bien adaptés à leur environnement, cependant l'espérance de vie était peu élevée. Cependant, quand on constate ce qu'ils ont réalisé, on peut en déduire qu'ils étaient plutôt bien dans leur peau… de bêtes ! Mais on ne sait rien des mythes fondateurs, des chants… Nous ne connaîtrons jamais toute une partie de leur culture qui nous échappe totalement et c'est cela qui est très frustrant quand on étudie et que l'on se passionne pour ces époques.

- Mais en ce qui concerne l'art pariétal et mobilier de l'Oural à la Cantabrie, on peut penser que pendant 30 000 ans à peu près, ils ont vécu dans le même " moule culturel " ?

On peut même dire qu'ils avaient un fond culturel commun très profondément enraciné. Il y avait probablement des circonstances et des raisons particulières qui les ont incités à orner certaines cavités. Je pense que le geste avait une valeur importante. Les artistes ont choisi de " dessiner là et ça ". Parfois, pas de manière spectaculaire comme dans la grotte Chauvet ou dans la grotte de Lascaux. Nombre de grottes présentent des œuvres que les artistes ont dissimulées et qu'ils n'ont même pas vu terminées ! Vous rendez-vous compte que dans la grotte de Rouffignac, pour ne citer que cet exemple, ils ont peint tout un plafond allongés avec 90 cm de recul ! L'artiste n'a jamais pu voir le cheval de 2 m de long qu'il a dessiné. Je pense que cela pose question et que les hypothèses de rites chamaniques n'expliquent pas tout.


- Nous remarquons néanmoins une continuité dans cet art qui présente aussi des différences régionales ?

Il est vrai que l'on reconnaît au premier coup d'œil un animal dessiné par un Préhistorique qu'il vécut en France ou à 3 000 km de là, malgré des différences notoires. Il s'agissait d'un art très maîtrisé et même si les peintures de la grotte Chauvet sont les plus anciennes à notre connaissance, ce n'est certainement pas là que l'on rencontre l'enfance de cet art. On note également qu'il y eut de grands artistes et de moins bons, des superbes dessins et des ratés, parfois sur les mêmes panneaux. Sans doute encore une fois, parce que le geste pour ces gens-là était plus important que la qualité esthétique.

- Pensez-vous que la Préhistoire fut une époque de violences ?

Des expériences ont prouvé que les rats se tiennent tranquilles sauf quand ils sont en surnombre dans un même espace. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour l'humain ? Mais nous savons aussi que certains groupes de chasseurs-cueilleurs en Amazonie ou en Indonésie se battent entre clans juste pour le prestige et non pour des questions de survie. Alors ? La question reste ouverte en ce qui concerne le Paléolithique Supérieur, tout comme le sacrifice animal ou humain, on ne peut dire s'il était pratiqué ou non. Il en est de même pour l'esclavage.

- Vous avez effectué vous-même des fouilles dans un abri sous roche à Bruniquel dans le Tarn et Garonne. Pouvez-vous nous en parler ?

J'ai passé dix étés sur un mois de 1987 à 1996 à fouiller l'Abri Gandil avec l'aide de bénévoles. Cet abri est très intéressant car il se situe dans des périodes mal connues du Paléolithique Supérieur. Il s'agit probablement d'un Magdalénien qui succède au Badegoulien et précède le Magdalénien Moyen et Inférieur. Cette étape intermédiaire se trouve entre - 17 500 et - 16 000 ans. Cet abri avait été reconnu dès 1928 par Marc Chaillot qui n'en fouilla que les niveaux supérieurs.

- Que pouvez-vous nous dire de la vie de ces groupes qui ont habité l'Abri Gandil ?

L'Abri Gandil semble le plus anciennement fréquenté des abris fouillés au pied du village de Bruniquel (Abris Plantade, Lafaye, Montastruc…). On peut imaginer un petit groupe qui s'arrête pour camper sur une plage de galets au bord de l'Aveyron, ensoleillée le matin jusqu'à midi, vers la fin du mois d'avril. Les occupants trouvent sur place des matières premières importantes à leur survie : des nodules de silex mêlés aux galets de la rivière et du bois mort apporté par la précédente crue pour le feu. Ils chassent pour se nourrir, des rennes en majorité qu'ils choisissent jeunes mais aussi des chamois, des bouquetins, parfois des chevaux, des bisons ou des antilopes saïgas. Sur place, ils taillent des outils en silex local mais ils utilisent aussi du silex qu'ils ont apporté avec eux provenant du sud du Périgord, du Haut-Agenais, du piémont pyrénéen et de Chalosse. Ils fabriquent également des armes, des outils ou des instruments en bois de renne ou en os ainsi que des bijoux. Lorsqu'ils repartent, à la fin de l'été ou à l'automne, ils abandonnent sur place leurs déchets de cuisine, les objets cassés, oubliés ou devenus inutiles ainsi que des plaquettes sur lesquelles ils ont gravé des animaux. La crue suivante dépose des sédiments et fossilise les objets.

Ce scénario se répète à une douzaine de reprises durant 1 500 ans mais on ne peut savoir à quelle fréquence. Bien entendu, on ne sait pas d'où ils viennent et où ils vont après avoir quitté l'abri. Cependant, on suppose qu'ils appartiennent au même groupe culturel à cause de la similitude des objets retrouvés lors des fouilles.
Pour en savoir plus, la publication des fouilles de cet abri est en cours, il s'agit d'une étude pluridisciplinaire d'une quinzaine de collaborateurs qui devrait être publiée en 2007.

- Quel serait votre souhait le plus cher ?

Obtenir les crédits nécessaires pour créer un département de Préhistoire au Muséum d'Histoire Naturelle et y exposer les objets retrouvés à l'Abri Gandil par exemple ! Le Muséum dispose d'une très belle collection de pièces qui se morfond dans des armoires : bâtons percés, propulseurs, aiguilles à coudre, harpons, plaquettes gravées etc. Il me serait également très agréable de poursuivre d'autres fouilles sur de nouveaux sites préhistoriques : quand on a attrapé le virus, il est difficile d'y renoncer !

(Août 2006)

 

Si vous passez à Montauban, ne manquez pas d'aller visiter le Muséum d'Histoire Naturelle qui se situe dans une belle bâtisse de la vieille ville au bord du Tarn.

Outre les mammifères, les reptiles et les espèces rares dont 80 espèces de singes, 2 600 oiseaux y sont présentés ainsi qu'une collection rare de pigeons.

A voir également le diorama (évocation d'un milieu) réalisé par le talentueux taxidermiste du Muséum et la Météorite d'Orgueil, datée plus ancienne que le système solaire, qui est tombée sur le village d'Orgueil à une vingtaine de km de Montauban en 1864. Rien que des curiosités, rien que du plaisir !

Cependant, en hiver, munissez-vous d'une doudoune car le Musée n'est pas chauffé. En effet, depuis son ouverture en 1854, il n'a jamais obtenu les crédits nécessaires à l'obtention de radiateurs… Mais comme vous le savez, le froid, ça conserve !