
A tous les Bernard (prénom qui veut dire Ours Fort en langue allemande)
Dans les profondeurs de la grotte Chauvet
Ta fine silhouette inachevée
est soulignée à l'ocre rouge
Aux aguets, tu tends ton museau
gourmand de miel
Ta ronde oreille dressée, vers quelque ruche douce
et sucrée
Dans cette même cavité d'Ardèche
Ton
crâne décharné trône sur une pierre
Qui peut croire
au hasard de ta présence dans ces lieux obscurs ?
Qui t'a posé
là pour mieux t'admirer, dans cette vaste salle nue ?
Dans la sépulture
du Régourdou en Périgord
Ta carcasse entière accompagne
la tombe du Néandertalien
Dans des murs de pierres sèches, tu
sièges debout
Ton corps tout entier, déjà associé
à l'humain dans la mort
De nos jours, aux détours des sentiers
pyrénéens
Les bergers te traquent avec acharnement
Pour quelques
brebis égorgées dont tu n'es peut-être même pas l'assassin
On
te tire dessus et on t'affole, pour te jeter au fond de précipices meurtriers
Longtemps muselé et enchaîné, par de pitoyables montreurs
de foire
On t'a ridiculisé, obligé à exécuter des
pitreries de cirque
Pour épater des populations paysannes ignorantes
et superstitieuses
Toi mon bel animal, fier chasseur de saumons sauvages dans
les torrents glacés
En Chine, on te capture et on t'enferme encore
de nos jours
Dans des cages minuscules, on te pose des drains
Pour recueillir
tes substances précieuses
Qui soi-disant font mieux bander les minuscules
sexes des bridés nains
Mon bel Ursus, mon adoré, Bouzou
de mon enfance
Compagnon fidèle de tous les berceaux
Confident sur
l'oreiller de nos plaintes enfantines, veillant sur notre sommeil
Nounours
de peluche chéri, pétri de nos baisers et nos tendresses de tout
petit
Dans le village de St Laurent de Cerdans, près de l'Espagne
à la frontière
On t'honore en février, Roi du Carnaval,
chamane déguisé
Tu reviens une fois l'an, hanter nos mémoires
ancestrales ingrates
Fertiliser, bénir, annoncer le retour du printemps
et de la sève montant dans la terre
Mon bel Ursus, mon adoré,
quelle est belle ta fourrure soyeuse
Tes bauges et tes griffades embellissent
nos grottes ornées
Et quand tu te plantes sur tes pattes arrière
C'est
à nous que tu ressembles moins la méchanceté et la bêtise
de notre race
Bipède
somptueux aux griffes coupantes comme le silex
A l'allure souple et dansante,
à la force surhumaine
Comme j'aimerai hiberner en ta compagnie
Dès
l'hiver venu tout contre ton ventre rond et chaud
Sur ta banquise ou dans
tes forêts, blanc ou brun, tu es menacé
C'est ton espèce
qui disparaît, c'est ta descendance qui se meurt
Et si les abeilles s'éteignent
aussi à tout jamais
Mon bel Ursus, mon adoré, nous restera-t-il
assez de temps pour te pleurer?