NOUT


Depuis que j'avais vu ces étranges créatures rentrer dans le grand trou de la falaise, je n'avais eu de cesse que de surveiller leurs allées et venues.

Ils s'étaient installés sous la montagne et leur feu brûlait en permanence sous leurs grandes tentes. J'avais bien senti la fumée de loin et c'est à cause de cela que j'avais fini par les trouver. L'odeur du feu avait conduit mes pas jusqu'à eux.

Les miens avaient eu peur. Je leur avais dit que moi j'irai, parce que rien ne pouvait toucher mon âme depuis que l'Ourse m'avait parlé et m'avait dit que j'étais Nout.

C'était il y a longtemps, elle était venue à moi une seule fois quand ouba disparaît derrière la montagne, que les yeux se ferment et que l'on part dans l'oubli de soi.

Alors, je l'avais vu se mettre debout devant moi, j'avais senti les gouttes tièdes sortir de ma peau et ce qui palpite dans ma poitrine résonner fort jusque dans ma tête. Je m'étais mise à genoux, prête à sentir ses grandes griffes me prendre mon souffle. Mais elle m'avait mise sur son dos et elle m'avait emmené jusqu'à ce grand trou dans la falaise. C'est là qu'elle vivait. J'étais restée avec elle jusqu'à ce que mes yeux s'ouvrent de nouveau et elle avait permis à mon esprit de revenir dans ma tribu, au même endroit où mes yeux s'étaient fermés. Ouba était alors déjà haut dans ce qui est au-dessus de nous dans le grand espace où vivent ceux qui volent.

Il n'empêche que l'Ourse m'avait parlé et qu'elle m'avait donné mon nom. Elle m'avait aussi laissé revenir avec les miens. Je leur avais dit. Désormais, je serai Nout, la fille de l'Ourse. Tout le monde avait été d'accord. Il nous fallait une protection. Si l'Ourse du grand trou de la falaise veillait sur le clan, alors, il y aurait encore beaucoup de petits nounbits et des grands bouzoms à chasser sur notre territoire.

Nous avions besoin d'être rassurés parce que beaucoup des nôtres avaient perdu leur souffle les saisons dernières: le petit Monkitt qui avait juste vu autant d'hivers que les doigts de la main, Souma qui avait donné le souffle à beaucoup des nôtres et n'avaient déjà presque plus de dents, Tunki qui était rentré de la chasse avec un grand trou dans le ventre et avait perdu tout son eau rouge avant que son souffle le quitte aussi... et bien d'autres encore.

Et maintenant, ces "autres" étaient chez l'Ourse... Ils étaient rentrés dans le grand trou. Je ne comprenais pas pourquoi elle les avait laissé faire. Où était-elle? Ce n'était pas du tout dans l'ordre des choses de laisser rentrer ces "autres" chez elle...

J'attendis beaucoup et je vis souvent ouba disparaître et revenir dans le grand espace de ceux qui volent au-dessus de nous. Je revenais presque tous les jours pour les regarder. Ils étaient grands et montraient beaucoup leurs dents en criant. Ils avaient tué beaucoup de bouzoms et la viande séchait un peu partout. Je pensais bien qu'ils n'étaient là que pour cela: prendre le souffle des bouzoms. Ils avaient suivi leurs traces. Ils n'étaient pas d'ici, ils ne resteraient pas.

Mais je pressentais qu'ils reviendraient et qu'ils seraient peut-être encore plus nombreux.

Je les observais passionnément du haut de la falaise, parce qu'ils étaient à la fois étranges et pas si différents de nous. Ils avaient de longs visages, des fronts hauts et des petits nez. Je ne comprennais pas les sons qui sortaient de leurs bouches, mais je comprenais bien ce qu'ils voulaient dire.

Et puis, je revenais chez les miens pour leur dire de continuer à se cacher.

Et puis un jour, ils ont disparu...

Je suis descendue avec précaution jusqu'au trou et je sentais encore leur vilaine odeur. Je me suis assise devant le trou et j'ai attendu l'Ourse. Je l'ai appelé, mais elle n'est pas venue.

Alors, j'ai décidé de rentrer dans le trou. J'ai sorti mes pierres, je les ai frappé l'une contre l'autre et j'ai allumé un petit ouba mangeur de mousse, de bois et d'os. Je l'ai mis dans un caillou creux et je suis rentrée dans le grand trou.

Il a fallu que je me glisse à l'intérieur en m'allongeant et en rampant. C'était beaucoup moins facile que la première fois quand l'Ourse m'y avait emmené dans l'oubli de soi. Je me suis même écorchée contre le rocher et j'ai déchiré en partie la peau de gnoul qui garde ma chaleur.

Au bout du tunnel, je suis arrivée chez l'Ourse. Sa bauge était vide. J'ai continué mon chemin. Mon petit ouba vascillait et j'avais du mal à voir autour de moi tant tout était grand. J'étais dans le ventre de la terre, là où tout se crée. Ce sont mes ancêtres qui me l'avaient dit.

C'est alors que j'ai compris. J'ai vu l'Ourse sur la paroi. Je l'ai touché mais elle était "dans" la paroi. Elle n'avait aucun souffle. Ce n'était plus que son ombre.

Sur le sol, les "autres" avaient laissé un bout de bois avec des poils de celui qui court vite dans la toundra et un grand os de zout avec de la terre dessus. Je les ai touché et je les ai senti. J'ai pris le bâton et la terre dans ma main et j'ai voulu redonner le souffle à l'Ourse. Je ne savais pas comment faire, alors j'ai fait deux traits devant son grand museau et puis, j'ai posé ma main sur son dos et quand je l'ai enlevé, le double de ma main est restée sur son dos.

Voilà, je ne pouvais pas en faire plus. L'Ourse était de nouveau chez elle. Je lui avais rendu au moins une partie de son souffle en lui donnant une partie du mien à ma manière. Ensuite, j'ai trouvé en dessous un petit creux et j'y ai déposé la capace du till que je porte toujours sur moi et que les miens m'ont donné quand ils étaient revenus de leur longue marche vers la grande eau qui ne finit jamais pour ramener ces petites choses délicieuses et salées sous la langue qui ne poussent jamais de cris quand on les mange.

Je suis rentrée chez les miens. Je n'ai rien dit de ce que je savais et de ce que j'avais fait. J'ai juste dit que tout allait bien et que l'Ourse nous protégeait toujours, que les "autres" étaient partis. Nous avons alors rallumé nos feux.

Mais moi je sais. L'Ourse est toujours là, mais plus comme avant. Maintenant, elle vit dans la roche. Je lui ai rendu son souffle avec ma main et la terre qu'avait laissé les "autres" sur le sol. Je lui ai donné mon till pour lui dire que je serai toujours sa fille et que je lui appartiendrai toujours.

Quand mon souffle m'aura aussi quitté, comme il nous quitte tous un jour, mon esprit partira dans le grand trou de la falaise et il rejoindra ce que j'y ai laissé. Il rentrera aussi dans le mur, dans l'ombre de l'Ourse et se blottira dans ma main de terre.

Et alors, il sera là toujours pour protéger les miens. Personne ne saura jamais que Nout, la fille de l'Ourse a fait ce qu'elle avait à faire pour que les siens continuent à vivre.

Et pourtant, si je ne l'avais pas fait... Vous ne seriez pas là aujourd'hui pour entendre mon histoire.