Luc VANRELL

Responsable scientifique de la Grotte Cosquer

et

Directeur de l'entreprise IMMADRAS.

 

- Qu'est-ce pour vous, la Préhistoire ?

La Préhistoire, c'est tout d'abord une passion d'enfance, et sans doute la première, parce qu'à cette époque-là, l'archéologie sous-marine n'en était qu'à ses tous premiers balbutiements.


Ma famille s'intéressait plutôt à l'Egypte Ancienne et à l'Antiquité en général; j'ai donc grandi au milieu d'amphores, d'objets anciens et d'archéologues qui venaient régulièrement dans notre maison.


Enfant, je courrais les collines de Provence à la recherche de silex, de fossiles ou d'ossements. Je revenais les poches pleines, mais cela n'avait aucune valeur aux yeux de mes proches, parce que mes trouvailles n'étaient pas considérées comme de beaux objets antiques. Je passais pour " le vilain petit canard " de ma famille à m'acharner dans cette recherche, mais… ça me plaisait !


Cette passion de jeunesse prit un peu plus d'importance lors de la découverte que je fis dans les Calanques, mon terrain de jeu préféré, d'une grotte sépulcrale : un site totalement vierge, fermé par une butte de terre qui, après un gros orage, fut ravinée et laissa un espace pour s'y glisser.


Il s'agit d'une grotte assez particulière, datant du Néolithique et liée à l'occupation de l'Oppidum de la Pointe Rouge. Sa population pré-massaliote est de nos jours supposée être composée des descendants directs des populations paléolithiques restées établies dans la région, soumises aux divers brassages qui ont pu avoir lieu sur ce site d'échanges majeurs. A l'époque où cette grotte fut utilisée, cette population commençait tout juste son entrée dans le pastoralisme.


Bien entendu, j'ai tout de suite prévenu mon instituteur et la première fouille du site fut entreprise, mais cette grotte ne fut vraiment sondée que quarante ans plus tard (en 2009 exactement).


Anecdotiquement, Jean Courtin commença aussi sa carrière de la même manière : nous avons découvert tous les deux, mais à quinze ans d'écart, une grotte dans notre région marseillaise.

Enfin, pour répondre plus précisément à votre question, la Préhistoire nourrit, remplit et assouvit depuis toujours ma curiosité quant à mes questionnements face au mystère de nos origines. Par exemple, concernant le bison de la Grotte Cosquer, je ne pourrai dire combien d'heures j'ai passé à l'examiner afin de comprendre comment l'artiste l'avait peint. Ce bison m'accompagne souvent lors de mes explorations imaginaires… Je pense que tout passionné de Préhistoire peut comprendre aisément ce ressenti.


- Pouvez-vous nous parler plus précisément de votre entreprise Immadras et de ses spécificités?

Il s'agit d'une entreprise qui s'occupe de l'image, de travaux sous-marins et de travaux de restauration sur des monuments précieux (monuments historiques classés par exemple), mais surtout, de tout site relativement inaccessible ou qui engage fortement la responsabilité de l'entreprise au lieu sur lequel elle va travailler ou au monument sur lequel elle va intervenir.


De par ma nature, très jeune, j'ai intimement relié mes passions à ma carrière ; Immadras est donc basée tout d'abord sur un savoir-faire cadré en grande partie dans le domaine archéologique. Pour ce faire, il faut aussi savoir maîtriser les différents métiers de l'image : la photo, la télévision et de plus en plus le cinéma qui sont des techniques en évolution constante. Mais la particularité d'Immadras est surtout d'appréhender les milieux difficiles d'accès ; ce qui veut dire clairement que notre spécialité est avant tout la gestion du risque au travail.


Le marché de l'étude numérique de la Grotte Cosquer fut accordé à Immadras parce qu'elle était l'unique entreprise qui remplissait toutes les conditions requises : avoir auparavant effectué un certain nombre de publications en Préhistoire, avoir accumulé un certain nombre d'années d'expérience sur le sujet, etc. Il faut bien comprendre que cette grotte est sous l'eau et que son accès est dangereux. Ainsi, mon entreprise prend en compte la responsabilité du site, mais aussi celle des personnes qui interviennent sur place.


Il faut bien se rendre compte que sur le terrain, les techniques sont devenues si performantes (informatique de pointe, numérisation, topographie à un très haut niveau, etc.) qu'un archéologue ne peut plus tout maîtriser en tant que directeur technique. Alors, ce qu'Immadras propose quand elle est face à une problématique précise, c'est de s'adjoindre les meilleurs chercheurs pour former l'équipe la plus efficace possible, parce que c'est cette aventure humaine qui est primordiale et qui fait le lien avec ce qui va nous permettre de réaliser au mieux notre mission.


La rémunération première de ce travail est avant tout la passion. L'aspect financier n'intervient que pour maintenir les outils en service, de manière à les amortir et les exploiter, tout en les conservant en bon état.
Immadras apporte tous les moyens nécessaires à la réalisation de ces opérations complexes et demeure toujours à la recherche de moyens performants ; elle utilise son savoir-faire, autant pour les missions culturelles, que de services ou de travaux publics afin d'engranger des euros qui seront investis dans ses outils de production.

 

- Pouvez-vous nous parler plus amplement de " l'aventure " de la Grotte Cosquer ?


La Grotte Cosquer fut déclarée en 1991 et par malheur, à la suite un accident mortel qui fit trois victimes.

A ce moment-là, je travaillais dans le milieu scientifique, mais plutôt dans la biologie marine et sur une grotte qui se trouve juste à côté de la Grotte Cosquer.

La découverte d'une grotte ornée dans ce lieu fut pour tout le monde scientifique une très grande surprise, d'autant plus qu'il n'y a pas d'art pariétal dans notre région. Jean Courtin fit donc cette année-là, la première expertise qui fut suivie d'une première campagne de fouilles.

En 1994, une autre grande campagne fut entamée, avec toujours comme responsable scientifique Jean Courtin, mais à laquelle j'allais participer. La Grotte Cosquer dépendait alors administrativement de la DRASM (Direction de la Recherche de l'Archéologie Sous-Marine qui est désormais le DRASSM, Département de la Recherche en Archéologie Subaquatique et Sous-Marine) et pour laquelle je travaillais déjà.

Mais à partir de 1995, tout l'intérêt se porta sur la découverte de la Grotte Chauvet ; bien entendu, il y avait l'attrait de la nouveauté et puis surtout, son accès facile par rapport à celui de la Grotte Cosquer.

C'est ainsi que tous les budgets partirent en direction de la Grotte Chauvet et que la situation devint difficile pour l'avenir de la recherche dans la Grotte Cosquer. Cependant, il fallait quand même continuer à y intervenir, car il y avait été installé du matériel de conservation et l'étude sur celle-ci, menée par des chercheurs de l'Institut de Bordeaux était loin d'être terminée.

A un moment donné, il y eut un gros problème avec le matériel qui tomba en panne et comme il n'y avait pas de budget conséquent pour le réparer, il fallut trouver une solution simple et alternative. Or, en 1994, il m'avait déjà été demandé d'imaginer un protocole d'accès pour des interventions de dix heures (ce temps s'explique à cause de l'accès très compliqué à la grotte), car il fallait absolument remettre en marche la centrale de mesure, la modifier, etc.


Ainsi, de 1995 à 1998, Immadras intervint directement sous l'égide de la DRASM, puis, sous celle de la Sous-Direction de l'Archéologie qui pilota les recherches avec un budget très insuffisant qui couvrit juste le coût des interventions effectuées par trois passionnés de la Préhistoire et de la plongée dans les Calanques: Thierry et Régis Béton (deux frères) et moi-même.

Nous avons fait beaucoup de découvertes que nous avons publiées de manière très confidentielle et nous avons continué ainsi, de manière ponctuelle mais régulière, à poursuivre nos investigations. Nous fîmes notamment de grandes avancées sur les modalités et les particularités de conservation du site et de son climat interne, car cette grotte est en surpression. Cela représente un grand mystère ; celle-ci varie, mais cette surpression est d'une importance majeure car elle repousse le plan d'eau et préserve les œuvres qui sont proches de la surface.

Nous avons passé beaucoup de temps sur ces études de conservation pour comprendre comment cette grotte fonctionnait et la première des réponses que nous pûmes donner, ce fut l'impossibilité à construire un accès artificiel à la grotte Cosquer sans y apporter d'énormes moyens financiers, car la surpression interne de la grotte serait alors mise en péril ; s'il arrivait qu'elle puisse diminuer et que l'eau remonte de 70 à 80 centimètres dans la grotte, cela représenterait une véritable catastrophe.

Déjà, à partir de 1995/1996, le DRASM n'était plus très motivé pour continuer cette aventure : les découvertes effectuées avaient déjà mis en valeur la grotte et les chercheurs qui y avaient travaillé (qui n'étaient pas forcément des Préhistoriens et encore moins des scaphandriers) ; ces derniers n'avaient plus de motivation pour poursuivre les recherches.

Il fut donc décidé que puisque la partie archéologique de la grotte était de toutes les façons exondée, cette grotte ne concernait pas l'archéologie sous-marine et à partir de ce moment-là, la grotte fut considérée comme un site terrestre avec un accès sous-marin ; ainsi, la Grotte Cosquer passa dans le giron de la DRAC et de l'archéologie en 1999/2000.

La façon de gérer la grotte devint alors plus logique car elle fut similaire à celle des fouilles archéologiques terrestres qui sont structurées par les services régionaux de l'archéologie, sur une connaissance territoriale de la période et sur des compétences très ciblées. Ainsi, comme tous les autres sites soumis également à la CIRA (Commission Inter-Régionale de la Recherche Archéologique), cette dernière émit un avis scientifique pour assister le Conservateur Régional dans ses prises de décision.


Dès 2000, une opération de recherches programmées fut lancée, accompagnée d'un petit budget voté en relation avec le projet que j'avais rédigé, proposé et qui fut bien entendu soumis à l'approbation de la CIRA.


Nous avons alors commencé à travailler sur tous les axes :
- nettoyer le matériel abandonné sur place lors des différentes campagnes et qui était en train de polluer le site ;
- faire un état des lieux, mais sans la reprise des inventaires à cause des urgences ;
- continuer les travaux de conservation jusqu'à les amener à une connaissance suffisante pour savoir ce qui met en péril la grotte, mais aussi ce qui la préserve, quels sont les paramètres exacts puisqu'il s'agit d'un site unique de par sa localisation très spéciale.

En 2003, à la demande du Service de l'Archéologie, nous entamèrent une recherche directement sur les œuvres et les traces, tout en laissant un peu de côté l'aspect de la conservation que nous commencions à bien maîtriser.


Nous avons décidé à ce moment-là d'y inclure les Préhistoriens, car durant toutes ces années, nous avions bien avancé sur la mise en sécurité du site et des intervenants, ainsi que sur les procédures d'intervention. Il était tout à fait envisageable de refaire participer sans trop de souci, à la fois Jean Courtin qui est un excellent plongeur et de former en deux ans, Jean Clottes pour le faire intervenir ; en effet, je souhaitais relire avec eux certains panneaux afin qu'ils confirment ce que j'y voyais, je voulais partager nos opinions et mieux explorer la grotte dans le but d'y faire d'éventuelles nouvelles découvertes.


Nous menèrent ensemble deux campagnes en 2003 et 2004 dont je fus le responsable et elles permirent de publier entre autres, l'ouvrage " Cosquer redécouvert " qui était un nouveau regard sur la grotte, ses œuvres et ses récentes découvertes.

 

- Combien de fois (et pour faire rêver nos lecteurs), avez-vous eu l'occasion d'aller dans la Grotte Cosquer et en quoi consiste matériellement parlant vos interventions ?


De 1994 à aujourd'hui, je suis allé… des centaines de fois dans la Grotte Cosquer !

Cela peut se compter aussi en nombre d'heures, car les durées d'intervention, administrativement parlant, furent raccourcies de dix à douze heures sous terre à huit heures, puis aujourd'hui à six heures seulement.

En effet, au départ, dix à douze heures sous terre était une durée redoutablement épuisante, sachant qu'il faut autant de temps de préparation que de repli (la maintenance et le conditionnement du matériel dans des caissons étanches avec un poids égal à leur volume, la partie bateau, la plongée, la mise au propre des notes dès le retour à terre, etc.) et le tout… avec très peu de moyens !

Les interventions actuelles de six heures sous terre, représentent quand même des journées de dix à douze heures en réalité et nous n'en cumulons pas plus désormais que cinq d'affilée, entrecoupées de jours de repos.

La température ambiante dans la grotte est de 18°, mais comme nous passons plusieurs heures à moitié dans l'eau lors de nos interventions, je peux vous assurer que nous n'avons pas très chaud à la fin de la journée.

 

- Quelle est la nature de vos interventions à l'heure actuelle ?

Actuellement, c'est avant tout la sauvegarde de la Grotte Cosquer qui est majeure. En effet, cette grotte est en grand péril de disparaître et qui plus est, de manière brutale. Il existe :


- des causes sismiques : il y a eu ces derniers mois sur Manosque, un tremblement de terre qui a laissé des traces dans la grotte: débris de concrétions, morceaux de voûtes prêts à tomber, etc. Il faut prendre en compte également la fragilité structurelle de la grotte qui est très importante car elle s'est développée entre deux strates : nous avons donc affaire à une inter-strate de bandes calcaires avec un pendage très important vers la mer, ce qui veut dire que les plafonds ont tendance à glisser vers la pente, avec d'un côté, des compressions avec des pivotements sur celles-ci et de l'autre, un décollement et un départ vers la mer.

Par exemple, nous avons constaté des concrétions cassées dont les deux morceaux sont séparés horizontalement de plus de vingt centimètres et des piliers du côté des compressions qui ont littéralement éclatés sous la poussée du plafond ; ainsi, la grotte pourrait se fermer comme une huître sous la poussée d'une secousse sismique.

- des risques de réchauffement : les derniers résultats de la NASA sont impressionnants, car ce qu'ils nous annonçaient pour 2100 est maintenant prévu globalement pour 2050. A première vue, cela ne semble pas représenter une menace immédiate, mais il faut savoir que cinquante ans de recherches dans une grotte ornée, ce n'est pas très important, à savoir que dans la Grotte Cosquer, il faudra des décennies aux chercheurs afin de tout passer au crible.


- des risques majeurs de pollution marine : ils pourraient créer un problème environnemental dans la grotte, car la mer y est vraiment présente. Elle a déjà noyé les 4/5ème de la grotte et toute sa richesse graphique actuellement ne correspond qu'aux 20% préservés.


Puisque les zones noyées ressemblent tout à fait aux zones géologiques immergées, toutes les œuvres qui nous sont parvenues aujourd'hui sont par conséquent, les plus hautes et les plus difficiles d'accès dans le site: il est donc tout à fait envisageable d'imaginer, trouvant sous l'eau des traces d'activité humaine mais plus aucune œuvre à cause du travail de lessivage qu'a effectué la mer depuis des siècles, que le corpus initial de la Grotte Cosquer était cinq fois plus grand que ce qu'il est aujourd'hui.


Dans ce cas, cette grotte serait le sanctuaire le plus important du Paléolithique européen. Vu sa position géographique, cela semble d'autant plus logique, car en ce qui concerne les arrivées par vagues successives d'Homo Sapiens, elles ont très bien pu se faire en partie par le littoral, ce qui était moins dangereux que de franchir les Alpes.


Quoiqu'il en soit, nous avons ce péril particulier lié à une présence marine. Je rappelle que la Plaine du Pô avec une pollution industrielle majeure est située non loin et celle du Rhône très industrialisée également, est proche, présentant également des risques potentiels.


Une catastrophe industrielle pourrait influencer la vie marine de la grotte, la faire disparaitre à cause d'un phénomène d'eutrophisation du lieu (absence d'oxygène) qui aurait probablement un impact non négligeable sur sa partie atmosphérique.

 

- Vous êtes en train de numériser la Grotte Cosquer. Quels en sont les enjeux ?


Face à ces risques de disparition de la grotte qui ne sont que partiellement maîtrisables (sinon avec des moyens financiers énormes dont nous ne disposerons jamais), aujourd'hui, la décision a été prise de sauvegarder les informations au plus près.


Le premier enjeu, c'est donc la sauvegarde des informations : si jamais il survient un accident, nous aurons perdu les originaux (ce qui sera un véritable drame moral), mais nous aurons au moins sauvé les informations pour que les chercheurs puissent travailler au sec.


Après avoir testé plusieurs prototypes de solutions et de méthodes, nous utilisons les outils actuels, sans se priver de la possibilité de pouvoir compléter ce travail un jour avec les outils de demain. L'enjeu majeur étant de numériser la grotte de manière à pouvoir compléter ces informations par la suite avec des méthodologies que nous ne connaissons pas encore à ce jour : un système dont la volonté est de rester toujours ouvert aux progrès du futur.


Nous mettons d'abord en place une topographie très précise au millimètre près de manière à pouvoir positionner n'importe quelle œuvre dans l'espace de façon absolue et relative, car la prochaine étape sera de sortir la topographie de la grotte pour la relier au réseau topographique national ; alors, nous serons à même de donner les coordonnées géographiques absolues d'une œuvre sur le réseau IGN par exemple.


Le deuxième enjeu, c'est de pouvoir partager l'information et la restitution de celle-ci à la communauté scientifique.


Il se trouve que dans le service d'archéologie en PACA, il y a une vraie volonté de sortir de la tendance passée qui était de s'approprier scientifiquement ce type de travaux (ce qui s'est hélas vu durant pas mal d'années) et une idée plus précise sur le partage de l'information fait jour : pouvoir faire partager à tous l'information et en particulier, à d'autres Préhistoriens qui ne sont pas plongeurs, ce qui est la grande majorité d'entre eux.


Pour ce faire, il faut une finesse de rendu et nos travaux prototypes de 2010 sont descendus à 15 microns (micromètre, symbole ?m, 0,001 millimètre); nous espérons les descendre encore plus bas en 2011.
Aujourd'hui, il est tout à fait possible de travailler par téléphone et sur n'importe quel ordinateur, ce qui n'était pas le cas autrefois : c'est l'universalité de la lecture de ce travail avec des moyens simples.


Ici, je parle surtout de restitution informatique que nous sommes arrivés à mettre au point en croisant divers procédés : nous disposons d'un scanner rotatif classique assez élaboré à longue portée et pour les panneaux, nous avons fait l'acquisition d'un système infra millimétrique sans laser par reconnaissance d'image.

 

- En ce qui concerne le grand public, les autorités en place ont-elles prévu un projet ?


Le dernier point, c'est effectivement la restitution des informations au public, suivant la demande du Musée de Marseille à laquelle répond le Ministère de la Culture et la DRAC.


La ville de Marseille a deux projets :


- Le premier est basé sur un procédé de cinéma, " le Procédé Coupole " qui est la propriété brevetée de la Société Panrama, avec qui nous travaillons. Il a été testé au niveau de la perception du public et il se trouve que l'enfermement et le confinement dans la coupole restitue assez bien les sensations de l'intérieur d'une grotte. Il est possible avec ce procédé, de rendre la perspective et l'échelle des objets avec une vision pour le spectateur qui serait exactement celle qu'il aurait dans la grotte s'il est positionné à l'endroit où se trouvait la caméra quand il regarde ce qui est projeté. L'intérêt de ce procédé est qu'il demeure relativement léger, abordable et très réaliste.


- Le second est celui du facsimilé. La Mairie de Marseille a déjà trouvé un lieu. Si ce projet est retenu, ce sera la technique de la 3D qui sera employée pour faire une visite spectaculaire à but touristique, mais je l'espère, avec des moyens très proches du réel ; à savoir que la Grotte Cosquer n'est pas celle de Lascaux, relativement simple à reproduire en terme de géomorphologie car cette dernière n'a pas de concrétions importantes. Ce n'est certes pas le cas de la Grotte Cosquer qui est un joyau minéral avec une quantité de diverticules un peu partout, de grandes et de petites salles ; elle sera donc très difficile à reproduire.


Nous pouvons cependant fournir nos informations en 3D à des entreprises spécialisées. Cela s'appelle du prototypage. Ensuite, à partir de ces données numériques, il est possible de reproduire des volumes, de confectionner des gabarits dans un matériau adéquat et de demander à des artistes d'ajouter de la couleur dessus. Nous fournirons une colorimétrie absolue à laquelle nous ajouterons encore une couche, qui est la photographie numérique à ultra haute définition afin d'obtenir un niveau de finesse de 15 microns.


- Qu'en est-il à ce jour de la datation des œuvres ?


Quand la grotte fut découverte, à cause des tracés digitaux et des mains négatives, elle fut d'emblée attribuée à la période Gravettienne et en ce qui concernait les autres œuvres, il fut pensé qu'elles étaient probablement de la période Solutréenne car les datations au carbone 14 sont venues confirmer ces périodes.

Mais ces phases relativement étriquées et assez éloignées l'une de l'autre posent plusieurs problèmes. Il y a quand même 4 000 ans qui séparent les deux phases de décoration et il faut savoir qu'en Provence, il n'y a pas de vestiges solutréens.

En principe, il devrait encore y avoir deux grandes campagnes de datations très ciblées pour justement répondre à ces questions ; la première ayant été faite pour authentifier la grotte et son contenu, il y a à peu près vingt ans désormais.


- Et quelles sont les hypothèses avancées à ce jour et les interprétations ?

La première hypothèse qui émerge de mes études, c'est que cette grotte fut probablement très fréquentée et cela sur une très longue durée allant du Gravettien au Solutréen selon les premières datations.

Mais en ce qui concerne son art, il serait uniquement Gravettien et Epi-Gravettien, c'est à dire que cette période Gravettienne se serait prolongée jusqu'au Solutréen et peut-être même au-delà. Ainsi, il n'y aurait jamais eu d'Art Solutréen à la Grotte Cosquer et du reste, le Solutréen est un style assez particulier qui n'y fut jamais réellement décelé avec certitude. De plus, aucune trace d'industrie solutréenne n'a été mise en évidence en Provence orientale, à l'Est du Rhône où perdurent les traditions italiques (Gravettien et Epi-gravettien) au détriment des influences rhodaniennes ou atlantiques.

Chez les chasseurs-cueilleurs, nous avons constaté une stabilité cultuelle, mais moins conservatrice au niveau culturel et spirituel. La Grotte Cosquer montre une stabilité culturelle au Gravettien et jusqu'à l'équivalent du Magdalénien Final sans doute, mais il semble bien que nous sommes toujours sur du Gravettien du début de son occupation à la fin de celle-ci.

Au niveau de la datation, nous souhaitons aller plus loin dans ce sens maintenant, pour confirmer ou infirmer cette hypothèse. Par exemple, nous avons un plancher de calcite très homogène sur lequel sont incrustés un coquillage marin et des charbons d'éclairage. Jusque-là, nous pouvions nous dire que des humains avaient apporté les coquillages comme dépôts votifs… mais nous avons aussi un crabe dans la position où il est mort, complètement fossilisé sur ce plancher de calcite.

Il peut sembler très étrange que cet animal ait parcouru plus de six kilomètres dans les collines pour venir mourir là. C'est l'unique spécimen, alors qu'il y a beaucoup de crustacés contemporains qui ont pu éventuellement entrer dans la grotte. Ne faut-il pas alors imaginer que le littoral était beaucoup plus près que nous le pensons et que la Grotte Cosquer fut fréquentée pendant très longtemps, voire jusqu'à ce que cela n'a plus été possible à cause de la montée des eaux à la fin de la glaciation de Würm?

Sa fermeture biologique est datée de - 7 000 ans, au niveau du porche jusqu'au substrat originel et les concrétions qui étaient au contact du calcaire ont été datées, ce qui nous donne à peu près - 7 à 8 000 ans B.P. Si nous nous fions à ce que disent les géologues sur les reprises des mouvements sismiques dans le Massif Central, nous savons que dans le secteur, la mer a dû monter au moins de 150 mètres vers - 10 000 ans.

D'autre part, la Grotte Cosquer révèle un grand nombre d'animaux composites : trois chevaux à tête de bisons, un cheval à tête de cerf, un cheval à tête d'élan et surtout ce qui est très troublant, ce sont les deux bisons du camarin, qui sont à côte à côte, tournés dans le même sens, d'une convention stylistique relativement similaire, faits au charbon de bois mais… datés à 80 siècles d'écart l'un de l'autre ! Ils ont chacun un sexe d'homme et pas de bison. Visiblement, ces bisons sont rituels et n'étaient pas faits pour être vus du plus grand nombre.

Les prochaines campagnes de datation, je l'espère vivement, apporteront de plus amples précisions à ces diverses hypothèses.

Ce qui est aussi impressionnant, c'est le nombre d'animaux " blessés ", c'est-à-dire avec des projectiles divers, souvent très détaillés, barbelés côté pointe et bifides de l'autre côté : chevaux, biches, chamois, bouquetins et parfois même, animaux composites. Les phoques présentent des projectiles qui leur traversent le dos, ce qui est la position classique de l'arme quand le phoque est chassé.

Il y a encore beaucoup de statistiques à faire sur ces projectiles pour affiner quelques autres hypothèses. Nous avons plus l'impression, en tous les cas, qu'il s'agit soit d'une narration de faits de chasse ou de quelques rituels propitiatoires reliés à la chasse. Mais ce sont peut-être des " exvotos " ou des choses encore beaucoup plus complexes…

Si nous travaillons bien sur les mains, à savoir si elles appartenaient à des hommes et/ou à des femmes (des enfants, c'est certain pour quelques-unes), nous pourrons avoir aussi de meilleures pistes d'interprétation.

Ensuite, nous avons quelques pistes de réflexion mais qui sont du domaine de la pure interprétation et peut-être y attachons-nous beaucoup trop d'importance. Il faut rester modeste ; le principal intérêt de l'archéologie étant d'imaginer des possibles pour pouvoir les prouver quand cela est possible.

Par exemple, nous avons relevé beaucoup de prélèvements de mondmilch (" lait de lune ", un dépôt cavernicole formé d'un mélange d'eau et, le plus souvent, de calcite, voire d'aragonite ou d'hydromagnésite) et en grande quantité. Qu'en faisaient les Préhistoriques ? Nous savons qu'il est utilisé de manière médicinale encore de nos jours, notamment par les Chinois; il était peut-être donné aux femmes enceintes pour un apport en calcium favorisant la lactation, etc.

S'ils s'en servaient pour réaliser des peintures corporelles, cela suppose alors qu'ils devaient avoir la peau plutôt brune.

En effet, la couleur blanche se rencontre peu dans la nature ; alors pourquoi se couvrir le corps de cette couleur quand votre peau est déjà blanche ?

Autre chose : à noter que nous aurions pu appeler la Grotte Cosquer : " la Grotte des Mille et Une Vulves " tant ces représentations sont nombreuses.


Ainsi, compte tenu de la grotte et de son ambiance, est-ce que les femmes ne s'accompagnaient pas entre elles pour accoucher dans ce sanctuaire ? Encore une hypothèse envisageable, car jusqu'à maintenant, les Préhistoriens, étant majoritairement des hommes, ils n'avaient pas envisagé que les femmes puissent avoir accès au sacré. Pourtant, dans toutes les populations n'ayant pas atteint un certain niveau de modernité, il existe des rites propitiatoires parce que les accouchements justement, se passaient souvent très mal.

En conclusion et quoiqu'il en soit, il reste encore beaucoup de mystères dans cette grotte à élucider. L'aventure continue et la passion d'en découvrir plus est toujours au rendez-vous en ce qui me concerne!


- Emotionnellement, puisque vous êtes avant tout un passionné, vous qui êtes entré maintes fois dans cette cavité, quelles sont vos impressions intimes sur l'atmosphère qui y règne?

Il y règne une paix absolue… comme dans une cathédrale !


- Avez-vous quelque chose à ajouter, un message à délivrer à nos lecteurs ?

La passion nourrit l'Aventure, l'Aventure matérialise la passion*.

C'est ce formidable élan, qui, de la curiosité à la passion, de la passion à l'aventure humaine, s'exprime magistralement sur ce site magique et diablement difficile d'accès qu'est la Grotte Cosquer.

J'espère que nous saurons restituer à tous, par notre travail, cet élan, ce pouvoir d'entreprendre afin de le partager, car au-delà des enjeux scientifiques, il s'agit d'une valeur humaine à transmettre, qui depuis nos origines nous conduit vers notre avenir : l'Aventure…

*ou comme disait Saint-Exupéry :

" Fais de ta vie un rêve, et d'un rêve, une réalité ".

 

(Avril 2011)

 


Un site Internet : www.immadras.com
Un courriel : info@immadras.com

Les ouvrages que M. Luc Vanrell a cosignés :

- " Cosquer redécouvert " avec Jean Courtain et Jean Clottes.


- " Saint-Exupéry, l'ultime secret, enquête sur une disparition " avec Jacques Pradel.

Un ouvrage avec la contribution de M. Vanrell :

- " 80 épaves à Marseille et dans sa région "