Bego,
la voie sacrée
L'histoire que je vais vous conter s'est passée il y a de cela longtemps, au temps où dans nos contrées, l'ours vivait en liberté, au temps où le lynx chassait encore le lapin, au temps où le vautour planait dans le ciel, au temps où l'homme ne se contentait plus de cueillir ou de chasser, au temps où l'homme avait appris à cultiver, au temps où l'homme avait appris à atteler.

Là,
sur la rive droite du fleuve que nous appelons aujourd'hui Var, vivait Itzo.
C'était
il y a 5000 ans.
Itzo,
il s'appelle Itzo.
Itzo est un garçon vigoureux, au corps sec et musclé.
Il
a la peau aussi brune et tannée que la peau de chèvre qui le couvre.
L'oeil
vif, la main large.
Il habite avec sa famille au bord du fleuve.
Avec son
père il a appris à cultiver.
Défricher, labourer, ensemencer,
cultiver, récolter - voilà la vie au village.
Avec les éleveurs
qui habitent plus haut, on troque des céréales contre des peaux,
de la viande ou du lait. Avec les tribus du bord de la mer, on échange
du poisson séché.

On vit au rythme des saisons.
Il
y a deux grandes fêtes dans l'année, le solstice d'hiver et le solstice
d'été.
Au solstice d'hiver, les tribus se rencontrent près
de la mer, on échange des outils, des objets et on célèbre
la naissance, le renouveau de la lumière.
Au solstice d'été,
on se rencontre sur les terres du milieu, parce qu'on ne peut pas quitter les
champs trop longtemps à cette époque là. On fait un grand
feu de joie en l'honneur de la terre et on lui demande de protéger, gens,
bêtes et récoltes.
Pendant les deux solstices, les tribus se mêlent
et c'est aussi l'occasion de trouver l'élu de son coeur.
C'est toujours
mieux de la trouver dans une autre tribu.
On dit que les enfants nés
d'une telle union seront plus beaux et plus sains.
Itzo
est en âge de prendre femme, aussi à la rencontre du solstice d'hiver,
il se prépare, son regard est à l'affût.
Les autres années,
il ne faisait guère attention, tout occupé encore à se battre
avec les jeunes de son âge.
Mais cette année, ce n'est plus pareil.
Il
a, en bas du ventre, l'appel de la nature.
Il se sent tout bizarre.
Justement,
en passant devant une hutte, une fille est sortie si vite qu'elle s'est cognée
contre lui, en lui écrasant le pied.
Elle a éclaté de
rire, lui était prêt à se fâcher et puis il a vu sa
grande bouche rieuse, ses yeux pleins d'étoiles ; elle s'est arrêtée
dans son élan, lui a fait une grimace, puis elle s'est sauvée à
grandes enjambées.
Elle était vive et rapide, mais Itzo a eu
vite fait de la rattraper, il l'a couchée à terre. De la sentir
toute essoufflée là contre lui, il s'est senti tout chose. Il devinait
ses seins dans l'échancrure de sa blouse. Elle ne riait plus.
Le temps
s'est suspendu.

Ils
se sont relevés, et puis ils ont parlé d'eux, de leur famille, de
leur tribu et le temps a passé.
Elle s'appelait Tana, et vivait un peu
plus loin près de la mer.
Tana avait une croupe faite pour porter des
enfants.
Itzo avait des épaules larges pour manier la charrue.
Ils
se sont plus.
Pendant les trois jours de fête, ils ne se sont plus quittés.
Ils
ont fait des projets.
Au prochain solstice, ils créeront un foyer.
Mais
pour créer un foyer, il faut construire un abri.
Itzo le fera.
Mais
pour nourrir un foyer, il faut une terre.
La terre appartient à la terre,
La
terre ne se prend pas.
Il faut la lui demander.
Itzo la demandera.
Puis,
quand on a une terre, il faut défricher.
Itzo défrichera.
Après
avoir défriché, il va falloir labourer.
Itzo labourera.
Et
pour labourer, il faut une charrue.
Itzo l'empruntera.
Quand
Itzo est reparti avec sa tribu vers leur village, il avait la tête pleine
de projets et le coeur plein de Tana.
Ils s'étaient donnés rendez-vous
au prochain solstice et tout le temps qui le séparerait du rendez-vous,
Itzo devrait se préparer.
Itzo, il s'appelle Itzo, Itzo le beau, Itzo
le promis de Tana.
Itzo
construira une hutte pour Tana.
Il défrichera sa parcelle, il fera forger
une charrue, et il enfoncera le soc dans le ventre de la terre.
Il y mettra
sa semence.
Pour
tout cela il faut avoir la permission, la bénédiction et la protection
de la Déesse Terre.
Pour cela il faut se rendre là où
la Déesse Terre s'unit au Seigneur Taureau, là-haut, tout en haut,
là où naissent toutes les eaux, au pied de celui que l'on nomme
Bego.
C'est
ainsi qu'au printemps, Itzo avait fini de construire la hutte.
On était
à la dernière lune avant le solstice d'été.
Itzo
devait se préparer.
Un
matin, la prêtresse est venue le chercher.
Elle l'a mené à
l'orée de la forêt.
Elle lui a enduit le corps et le visage avec
l'argile du fleuve.
Elle a tatoué le tour de ses poignets afin qu'il
soit protégé.
Elle lui a remis une outre en peau de chèvre
pleine d'eau, dans laquelle elle avait fait macérer des herbes purificatrices.
Elle
a placé ses mains en couronne au-dessus de la tête de Itzo, elle
s'est tournée vers le nord est, vers ce Bego qu'on ne voyait pas, les bras
en oraison et puis elle a poussé Itzo vers la forêt.
Il
s'est enfoncé entre les arbres, sans se retourner, dans cette partie de
forêt que nul n'a défriché, dans cette forêt que nul
chemin traverse.
Il a juste son outre d'eau accrochée à la ceinture.
Pas
d'arc, pas de flèche, pas de lance ni même de poignard.
Itzo ne
doit pas manger, il doit jeûner.
Pour se défendre il a sa vigilance,
son intelligence et sa ruse.
Pour dormir, il montera dans les arbres.
Il
devra rester là, vigilant, au coeur de la nature, le corps purifié,
jusqu'à ce qu'il entende résonner la corne du grand prêtre.
Combien
de jours, combien de nuits, Itzo ne sait plus.
La nuit, éveillé
au moindre bruit, il contemple le ciel.
La prêtresse leur a appris à
regarder. Le ciel est un repère pour les moments forts de l'année.
Quand
la lune apparaît, il est temps de semer.
Quand les Pléiades seront
visibles, il sera temps de moissonner.
Itzo rêve de Tana.
Ensemble,
ils vivront le prochain été.
Un matin, il a entendu sonner la corne du grand prêtre. Alors il est sorti de la forêt.
La
prêtresse et le grand prêtre l'attendaient et puis un troisième
qu'il n'avait jamais vu.
Sans un mot, ils ont mené Itzo jusqu'à
la hutte de ses parents.
Il a mangé les galettes de céréales
préparées par sa mère et des fruits. Il est resté
toute la journée dans la hutte, sans parler, ni regarder qui que ce soit.
Il
a dormi une nuit, une longue nuit réparatrice, et à l'aube les deux
prêtres et la prêtresse étaient là, à l'entrée
de la hutte et tout le village avec eux.
Sa mère lui a tendu un sac
contenant de la nourriture et son père lui a remis son poignard, qu'il
avait lui-même hérité de son propre père.
Les prêtres
et la prêtresse ont fait des incantations, la prêtresse a tracé
un signe sur son front.
En peu de mots, elle lui a expliqué ce qu'il
devrait faire.
Le grand prêtre lui a remis un étui contenant une
pointe en quartz, celle avec laquelle il devrait graver son signe, là haut.
Et
Itzo a pris le chemin, vers le nord, sans se retourner.
Le chemin qui longe
le fleuve.
Les pluies de printemps n'avaient pas été trop fortes,
il a pu traverser à gué et prendre le chemin qui monte en face vers
la montagne.

Son
chemin traverse les villages des tribus d'éleveurs. Mais il ne doit pas
leur parler. De toutes façons, ils verront le signe sur son front et ils
sauront pourquoi il passe par-là.
Itzo a marché ainsi toute une
journée. Il a suivi la voie de l'eau, la rivière qui descend de
la montagne. Le chemin est facile, il suffit de la longer pendant un long moment.
Au
soir, il a trouvé une anfractuosité dans le rocher, il a mangé
et s'est couché.
Au
petit matin il s'est réveillé en sursaut, comme si le Bego avait
soufflé sur lui dans son sommeil. La peur l'a pris, le Bego pouvait se
mettre en colère, tous craignaient ses fureurs, celles qui crachent le
feu, celles qui crachent les flammes. Les anciens le racontaient à la veillée.
Certains l'avaient vu, d'autres l'avaient juste rêvé. Et ce soir,
si tout allait bien, Itzo serait le verrait.
Il
a remis le chemin sous ses pieds, ne s'arrêtant que pour boire l'eau claire
qui ruisselle de la montagne.
Cette eau claire qui est le sang de la Terre-Mère
et qui vient des pieds du Seigneur Bego.
Itzo marche. Son pas est vif.
Dans
l'après-midi, il entre sur le territoire du Dieu Bego.
La prière
de Itzo suit le rythme de ses pas.
Bego,
Bego, Seigneur Bego,
Accueille-moi
Terre Mère, protège-moi
(bis)
Il
traverse des forêts.
De ci, de là, des troncs d'arbre ont été
frappés par la foudre, témoins de la fureur du dieu.
Itzo les
regarde et ne peut s'empêcher de lever les yeux vers le ciel.
La chaleur
est pesante, de gros nuages blancs bourgeonnent.
Itzo marche avec la peur au
ventre.
Il sait que parfois, d'autres sont restés là-haut, frappés
par la colère du Taureau.
Bego,
Bego, Seigneur Bego,
Accueille-moi
Terre Mère, protège-moi
Itzo
marche, marche.
Marche Itzo, marche.
A chacun de ses pas, il se rapproche
du Taureau.
Itzo le sent, l'air devient différent.
La Terre Mère
n'est que douceur et générosité. C'est là au bout
de ce chemin qu'elle s'unit au Seigneur.
De leur union naît la semence
de pluie qui fertilise la terre.
Itzo arrive au col et il s'arrête. Le
Seigneur Bego est là devant lui, majestueux, mais moins grand que ce qu'il
avait imaginé..
Itzo ose à peine le regarder.
La peur de ce
matin s'est transformée en joie, joie d'y être, mêlée
de respect.
Il avance maintenant avec lenteur, les oreilles et les yeux aux
aguets, comme s'il craignait ou cherchait quelque chose.
Tout
à coup, un sifflement strident, Itzo fait un bond et se blottit derrière
un rocher. Le sifflement continue en écho. Itzo a le coeur qui bat la chamade.
Il se relève peu à peu, et à peu de distance de lui, aperçoit
une drôle de petite bête sur un rocher, assise sur son arrière
train, en train de regarder à droite et à gauche. Dès qu'elle
aperçoit Itzo, le même sifflement et la voilà qui disparaît
au pied du rocher. Il éclate de rire, soulagé.
Le chemin descend
maintenant, contourne un gros rocher et Itzo arrive sur un autre col, plus herbeux.
L'herbe lui semble douce aux pieds. Il s'arrête.
Les blocs autour de
lui ont la couleur de la flamme et les rondeurs de la femme.
Il se sent tout
ému.
D'autres
sont passés avant lui ici, faire la même chose que lui, des cornes,
des poignards, des pointes de flèche, des attelages, des charrues, des
éclairs.
Des prières gravées dans la roche.
Des actes
de foi qui vous prennent aux tripes.
Gravés avec force et respect.
Pour
protéger les terres cultivées et le bétail, pour protéger
les gens, pour l'abondance des récoltes.
Pour rendre hommage, pour rendre
grâce.
Prières qui resteront gravées dans la roche, à
jamais.
Itzo
vient là pour demander la permission de prendre une terre et de l'ensemencer.
Il
veut graver un attelage, mais pas ici, de l'autre côté, du côté
de la source blanche que nous connaissons aujourd'hui sous le nom de Fontanalbe.
D'ailleurs,
il ne s'attarde pas au col, car le ciel s'est obscurci. Au loin on entend déjà
gronder. Les nuages se rapprochent. L'air devient encore différent.
Itzo
sait qu'il ne doit surtout pas rester sur un point haut, il faut trouver un abri,
et vite, vite. Là-bas, tout en bas, à droite, au pied de la grande
falaise lisse, la prêtresse lui a dit qu'il trouverait une faille, un abri.
Vite,
vite, l'orage approche.
Vite vite, le Dieu Bego va faire entendre sa fureur.
Des nuages remontent de la vallée. Un mauvais vent les accompagne. Les
nuages d'en bas rejoignent ceux d'en haut. Ils ont pris une sale couleur gris
foncé.
Ne
pas rester dans les rochers. La foudre frappe les rochers.
Si la foudre te
voit, elle te frappera.
Trouver le petit lac, la faille.
Itzo court, ses
pieds sont blessés mais il ne les sent pas tellement il a peur.
Pour
trouver la faille, il faut trouver le petit lac.
Itzo court, court, son coeur
va exploser.
Les éclairs sont terrifiants, il n'en a jamais vu d'aussi
grands.
Il ne pense plus à Tana, il ne pense plus au poignard de son
père, au quartz du prêtre.
Il faut trouver un abri, sinon le feu
du ciel va le tuer.
La
pluie se met à tomber.
Itzo sent ses poils et ses cheveux se hérisser.
Il faut faire vite, vite sinon il va mourir.
L'orage fait un vacarme assourdissant.
La pluie est si violente qu'il n'y voit plus rien.
Sauver sa peau.
Soudain,
il voit une main tendue vers lui, il s'y agrippe désespérément,
il a l'impression d'être soulevé de terre.
Il voit le petit lac.
Il
est comme projeté sous un immense rocher. Il se retrouve couché
au sol, à l'abri.
L'orage s'en donne à coeur joie. Toute la montagne
vibre.
Itzo voit des boules de foudre frapper le rocher exactement là
où il a dû passer tout à l'heure.
Les boules dessinent
des courbes à une vitesse folle et viennent heurter les dalles de pierre.
Mais
Itzo est à l'abri, il est sain et sauf.
Son coeur bat si fort qu'il
ne l'a jamais entendu comme cela.
Couché là, c'est comme s'il
était dans le ventre de la terre.
Il savait bien que la terre le protégerait
toujours.
Dehors la tempête bat son plein.
Itzo rampe juste au bord
de l'abri pour regarder dans la direction du Dieu Bego. Des éclairs jaillissent
de sa tête. Ca lui fait comme des bras de lumière tendus vers le
ciel.
Est-ce lui Itzo qui a déclenché cette fureur ?
A-t-il
rêvé cette forme et cette main tendue, venues le secourir ?
Elle
ressemblait à la prêtresse de son village.
Qu'est-elle devenue
?
Peu
à peu l'orage se calme, la pluie s'adoucit.
Les rochers de son abri
ruissellent et le coeur d'Itzo se calme.
La nuit tombe et Itzo reste sous son
rocher, il est épuisé et n'a même pas envie de sortir regarder
la voûte céleste.
Sa nuit est agitée. Il se réveille
souvent, l'oreille aux aguets dans cet univers inconnu. Il a froid.
Dès
que le jour pointe, il sort. Le sommet du Bego est recouvert d'un voile blanc.
Le
ciel est encore pâle mais il n'y a pas un nuage.
Assis sur le sol détrempé,
il regarde le Seigneur Bego. Il lui fait moins peur qu'hier soir. L'impression
d'avoir échappé à sa fureur.
Il mange quelques galettes
et reprend son chemin.
Autour
de lui, des chaos de rochers et rien d'autre, une nature où rien ne pousse,
où personne ne pourrait vivre. Juste quelques oiseaux noirs qui volent
dans le ciel, messagers du Seigneur Bego.
Maintenant, il lui reste deux choses
à accomplir, faire le tour du Bego par le nord et l'est, trouver la source
blanche, trouver la voie sacrée par les prêtres et surtout y graver
son signe. Ca prendra le temps que ça prendra mais après, Itzo pourra
finir son tour, revenir vers l'ouest et prendre le chemin du retour.
Il
palpe à sa ceinture l'étui contenant le quartz et celui contenant
le poignard de son père.
Un sourire de satisfaction lui éclaire
le visage.
Il pense très fort à celle qui lui a sauvé
la vie hier soir, qu'elle soit de ce monde ou de l'autre monde, qu'elle soit remerciée.
Il
se sent plus fort, mais toujours vigilant, ici, rien n'est comme chez lui. Tout
est plus fort, plus rude, même l'air.
Itzo revient au pied du Bego, partout,
sur la roche rouge d'autres ont gravé avant lui. Prêtres ou pèlerins,
ils ont laissé leur marque.
Quand
il arrive à l'entrée de la source blanche, Itzo est saisi, ici c'est
encore autre chose, plus bienveillant, au fond en contrebas, de l'herbe, des arbres,
de l'eau.
Si le ciel est clément, il sera au coeur de la source blanche
au moment où le soleil est au zénith, un jour pour graver, un autre
jour pour revenir au point de départ et deux jours pour rentrer au village.
Itzo marche d'un coeur léger.
Il passe au milieu de lacs, longe
une petite crête qui descend dans le vallon, et enfin il arrive à
l'entrée de la voie sacrée.
On n'y entre pas comme ça.
Il s'arrête net, comme devant une porte.
Pour la franchir, il faut se
préparer, il faut se purifier.
Itzo revient sur ses pas et au bord du
premier lac, il se dévêt entièrement.
Il se baigne, se
frotte énergiquement, sort et se rhabille.
A l'aide d'une poudre rouge
donnée par la prêtresse, il trace sur son front le signe de protection.
Bego,
Seigneur Bego, accueille-moi
Terre Déesse Mère, protège-moi.
Incantation, gestes rituels, les bras levés vers le ciel, puis agenouillé au sol, en embrassant la terre.
Bego, Seigneur Bego, accueille-moi
Terre Déesse Mère, protège-moi.
Instants
magiques où le temps s'arrête.
Il se relève et revient
à l'entrée nord de la voie sacrée, sort lentement le quartz
de son étui, se tourne vers le Dieu Bego ; d'ici, il est beaucoup plus
impressionnant, comme une flèche pointée vers le ciel, comme la
tête d'un immense taureau. Itzo s'incline.
Lentement il franchit l'entrée de la voie sacrée. Elle dessine un arc de cercle ; sur toutes les dalles des signes. Tourné vers le Bego, Itzo choisit son emplacement; il s'agenouille, unit les mains sur le quartz qu'il lève vers le ciel et frappe la roche. Trop faiblement la première fois, l'impact est à peine visible. Il recommence une deuxième fois sur le premier et tourne le quartz sur lui-même afin de creuser un trou, une cupule. Itzo craint que le quartz casse, ça arrive parfois, si le prêtre l'a mal choisi, si on l'utilise mal.
Une
cupule, une autre contre et encore. Itzo ruisselle de sueur.
Quelques gouttes
d'eau de l'outre lui fond du bien.
Itzo trace un cornu, en hommage au Dieu
Taureau.
Puis un deuxième tout près du premier. Maintenant il
va plus vite, il a acquis le geste. Lever le
quartz bien droit et d'un geste
régulier percuter la paroi. Lever, viser, percuter.
Quand le deuxième
cornu est terminé, Itzo trace leur corps.
Une barre transversale qui
les unit.
Itzo est tellement occupé qu'il ne se rend pas compte que
la nuit va bientôt tomber. Il est trop tard pour se chercher un abri. Il
se relève, range son quartz et revient auprès des lacs ; il monte
dans un arbre, se cale contre une branche et dévore une galette et des
fruits secs. Ce n'est pas confortable pour dormir mais il est à l'abri
des bêtes.
Il
passe une bonne partie de la nuit à contempler la voûte céleste,
craignant de s'endormir trop profondément et de tomber.
Il voit là-haut
un grand chariot mais celui-là n'est pas attelé, un grand oiseau
qui étale ses ailes, et tant d'autres qu'il ne sait pas nommer.
La lune
est cachée de l'autre côté de la montagne.
Mais il devine
son halo, cela fait une couleur étrange.
On dit que la nuit les esprits
des morts entrent en contact avec les vivants.
On dit que la prêtresse
et le prêtre peuvent communiquer avec les morts.
Les morts ou les esprits.
L'esprit
des plantes, l'esprit des roches, l'esprit des défunts.
L'esprit du
feu, l'esprit de l'eau.
Itzo sent un souffle sur lui, il sent ses poils se
hérisser.
Il est tellement tétanisé qu'il ne peut bouger.
C'est
un souffle froid et tiède tout à la fois.
Un souffle et un murmure.
Un
souffle comme une caresse.
Une main prend la sienne.
Elle est froide, elle
est chaude, elle le tire, elle l'entraîne...
Itzo veut résister...
Mais
le voilà sur le sol, qui suit cette forme, est-ce un esprit, est-ce une
femme...
Il sent juste la main, si fine, si légère mais si ferme.
Elle
ne se cramponne pas, non juste elle effleure, comme une caresse, mais pourtant
Itzo ne peut s'en détacher.
Et puis ce murmure, comme un souffle.
Itzo
se laisse entraîner, sans pouvoir résister, mais le veut-il vraiment
?
Ses pas sont légers, légers, il a l'impression de voler...
Il
passe au-dessus des rochers, sans même les effleurer.
Itzo, Itzo...
Es-tu
de ce monde ?
Itzo, Itzo...
Il voit juste le halo de la lune qui fait comme
un grand voile.
Itzo, Itzo...
Ou bien est-ce les cheveux de l'esprit qui
l'entraîne...
Itzo, Itzo...
Où te mène ce voyage ?
Dans
son village, on l'a attendu...
On se prépare pour la fête du solstice
d'été mais Itzo n'est pas revenu.
On n'a rien dit, on n'a rien
supposé...
Ca arrive parfois que certains ne reviennent pas...
La
hutte qu'il a construite servira à d'autres.
Hutte éphémère
Vie
éphémère.
A la fête du solstice, Tana l'attendait,
elle avait mis des colliers de perles et de coquillages...

Catherine Bouin